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[Interview] L’auteur camerounais Joseph Pierre Abah se livre à coeur ouvert

Alors que son roman intitulé « la fille de Chibok et le royaume maudit » va être dévoilé au public lors de la dédicace ce 1er mai 2021 à l’hôtel la Falaise de Douala, l’essayiste et romancier s’est prêté à notre jeu de questions-réponses.

WebTrotter (WT) : Bonjour Joseph Pierre et merci de vous prêter à ce jeu de questions. Pouvez-vous vous présenter à nos abonnés

Joseph Pierre Abah (JPA) : Un exercice un peu embarrassant et surtout, plus souvent inobjectif car comment pourrais-je échapper à la tentation, pour répondre à cette question, de ne présenter à vos abonnés que mon meilleur profil ?

Qu’à cela ne tienne, suivant les repères que me fournit le miroir social, je suis Joseph Pierre Abah, né à Nkolmeyos, un havre forestier à côté de la ville de Mbalmayo, au sein d’une famille très nombreuse. Depuis une cinquantaine d’années, je mène mon train tant bien que mal dans un monde contemporain fort impitoyable. En récompense, je suis aujourd’hui colonel-médecin, interniste-cardiologue, en service à l’Hôpital Militaire de Région N°2 à Douala. A côté de cette profession qui figure sur ma carte nationale d’identité, j’exerce aussi, naturellement, le difficile métier de chef de famille, époux d’une charmante femme de caractère, père de 07 merveilleux enfants et membre d’un clan des ABAH qui compte déjà plus de 300 personnes, oncles-tantes-cousins-neveux/nièces etc. Il y a sans doute beaucoup d’autres visages que j’offre aux autres et que certaines personnes seraient bien contentes d’exhiber.

A ces attributs extérieurs s’ajoutent, naturellement, une intériorité encore plus riche, élastique et complexe.

Joseph Pierre, cette question un peu taquine : pourquoi écrivez-vous ?

Cà, par contre je sais y répondre ! J’espère qu’en filigrane, vous ne faites pas comme quelques-uns qui se montrent souvent surpris que, dans notre environnement, un soldat, un médecin écrive.

Justement la faute à ces deux métiers, l’armée et la médecine, si j’écris ! En poussant aussi loin leur caractère prescriptif, voilà qu’ils décuplent les envies d’évasion et de sortie. Et chacune des victimes de leur âpreté y va de ses petites astuces qu’elle exhibe souvent de façon outrageusement phallocratique. Eh bien ! L’écriture fait partie des miennes ! Cette échappatoire, que dis-je, cette accoutumance aux saillies cognitives s’offre à moi comme une distraction saine et vertueuse. Et la caserne, tout comme l’hôpital, sont si inspirants ! Croyez-moi, personne ne peut dépeindre son environnement et ses émotions mieux qu’un soldat portant son bâillon ou qu’un médecin qui se perche.  

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« La Fille de Chibok et le Royaume maudit » est votre roman paru en février 2021 aux Editions Jets d’Encre. Pouvez-vous nous en faire un bref résumé ?

Pour tout vous dire, je ne suis jamais parvenu à me satisfaire de mes tentatives de résumé de cette œuvre hybride, si riche en sons et en couleurs et mêlant réalisme, analyse, histoire et aventures.

Alors, essayons avec celui-ci :

« la Fille de Chibok et le Royaume maudit ». Une malédiction frappe la famille royale de Bouatou. Elle est ancienne, très ancienne même car datant de l’Antiquité où ce peuple, victime collatérale du déclin de l’Egypte pharaonique, est contraint de prendre les routes de la migration et de l’exil. Des jours, des mois, des années, des siècles et même des millénaires ont passé sans que l’anathème, immuable et majestueux, n’ait perdu de son implacabilité et de sa cruauté. Une jeune reine contemporaine le subodore, le subsume avant d’entreprendre de lui tordre le cou pour sauver sa progéniture, sa cible atavique. Mais pareille attitude, en heurtant aussi frontalement la coutume, conduit à une fragilisation du trône et expose l’ensemble du royaume à la dislocation. Une incroyable aubaine pour une inconnue débarquée des lointaines terres meurtries de Chibok  qui, n’en croyant pas son sort, récupère un pouvoir vacant avant de restaurer une nation vacillante. C’est donc cet incipit de recherche de la vérité et des solutions qui nous offre l’occasion de décrire, j’allais dire de philosopher – sans en avoir l’air – sur des thèmes aussi divers que les rivalités de Cour, les rituels de sorcellerie, les intrigues amoureuses ou, pour être moins défaitiste, l’amitié. Comment, avant de clore une énumération des prosodies et des visuels qui ne saurait être exhaustive, ne pas avertir le lecteur sur des rencontres grisantes avec les cruelles péripéties qu’engendrent des fléaux humains comme la pauvreté, le trafic des êtres humains ou encore le racisme. Finalement, comment ne pas prendre cette œuvre pour ce qu’elle ne veut surtout pas être : une subtile invitation à la découverte de la culture traditionnelle Africaine et Camerounaise.

Un roman après un essai : pourquoi un changement aussi radical dans le genre et la thématique ?

Bonne question ! Disons que le roman, pour moi, a été comme un moment de liberté et d’épanouissement plus grands. Avec le roman, la rigueur analytique est plus relâchée, la recherche et l’organisation de la pensée sont moins ardues et l’audience théoriquement plus large.

Mon esprit a ainsi pu se permettre des envolées les plus absurdes pour lesquelles l’argument de fiction suffira toujours pour éteindre les critiques.

Les Editions Jets d’Encre : un choix ou la seule option ?

Vous devez bien le savoir, le monde de l’édition est sans pitié pour le « No name » et les thèmes un peu « trop originaux ». Beaucoup se tourne vers l’autoédition avec cependant un inconvénient de taille : le déclin des qualités littéraire et technique des produits finaux. La maison d’édition Jets d’Encre, que dirige Mme Sophie Lamy, est très professionnelle, avec une équipe dynamique et dont les conseils, la diligence et la patience mettent tout de suite l’auteur en confiance. Elle présente peut-être encore certaines limites, mais les ouvrages qu’elle produit sont indexés auprès des plus grands distributeurs.

En acceptant de produire mon premier livre, elle m’a permis d’avoir foi en mes capacités. Et le produit final est toujours si beau ! Oui, faire éditer « La Fille de Chibok et le royaume maudit » par cet éditeur a procédé d’un choix, en fidélité à la qualité de mon premier livre. Je crois qu’il s’agit là d’une maison qui va se développer et est promue à un bel avenir.

Que conseilleriez-vous à nos abonnés de lire et pourquoi ?

Oh la la ! Où a-t-on vu de rayons aussi foisonnants que ceux du livre ! Le premier que je conseillerais, sans hésiter, est « Brutalisme » d’Achille Mbembe, un superbe essai qui décrit le monde contemporain de façon si poignante que d’un bout à l’autre, on reconnaît un protagoniste, un lieu ou une thématique ; on saisit la désuétude sémantique et le besoin de redéfinition de certains concepts tels que l’identité, le frontière ou encore la citoyenneté ; on rit ou pleure en découvrant l’homme contemporain, aliéné et zombifié par les technologies et les mécanismes de computation. Arrivant à un constat de « démocratisation » et de « mondialisation » de la souffrance, voilà qu’il fait émerger l’Afrique, victime millénaire de la bestialité du monde, comme inspiratrice des stratégies de résistance et de construction de nouveaux équilibres… Excusez-moi, mais il s’agit d’un ouvrage vraiment très abouti que des lectures rapides ont voulu réduire à un pamphlet contre un régime.

Bien évidemment, il y a « Munyal : les larmes de la patience » de Djaïli Amadou Amal qui vient de gagner des prix prestigieux. Malgré ces critiques qui veulent le réduire à une thématique vendeuse en occident parce que corroborant une représentation négative de l’Afrique, cet ouvrage présente un intérêt certain.

« Au revoir là-haut » de Pierre Lemaître, « L’hiver du monde » de Ken Follett, « Les sept sœurs », une saga de Lucinda Riley, etc. Il y a tellement d’excellentes œuvres d’illustres auteurs d’ici et d’ailleurs qu’il serait illusoire de chercher à les citer nommément.

Comment organisez-vous votre temps entre vos occupations quotidiennes et l’écriture ?

Chez moi, l’écriture est tout aussi quotidienne que la délivrance des services médicaux. En plus elle est inopinée. Aussi me verriez-vous me lever tout doucement à 3 heures du matin – de peur de réveiller ma voisine – pour griffonner et consigner, dans la pénombre, des mots ou des idées à creuser plus tard ! Grâce à une observation permanente et particulière de mon entourage, j’arrive à déceler de petites occurrences dont je teste l’intérêt en les racontant à des tiers avec humour, sous la forme de parodie. La démarche peut parfois ressembler à de la moquerie, mais beaucoup de séquences de la « La Fille de Chibok et le royaume maudit » sont nées ainsi.

Pour faire bref, au courant de la semaine, je consigne les différentes saillies mentales dans des calepins et c’est le samedi que je peaufine la prosodie, le sens des mots et des idées et structure la cohésion des parties.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes plumes ?

L’écrivain est un membre de la communauté affublé des vices de la curiosité et de l’observation. Plus régulièrement que les autres, il se retire, se perche pour voir le monde aller, retranscrire les mouvements et constater les aboutissements. Le jeune écrivain doit donc s’exercer à la contemplation et l’introspection. Cela va certainement impliquer qu’il soit moins présent aux avant-postes des regroupements conviviaux, peu actif dans les groupes whatsapp, Facebook, etc. On pourrait le bouder pour son indifférence et son introversion, et alors l’abandonner à son caprice de solitude. Mais c’est le prix à payer pour travailler sérieusement. Vous avez compris que l’environnement contemporain, très distractif, est très peu propice à cette attitude et qu’il est alors question de puiser dans une volonté et une persévérance plus résolues.

Par ailleurs, pour rendre aisé et fécond l’observation et l’inspiration, et parfaire la technique d’écriture, il faut se cultiver en écoutant et lisant les grands accomplissements des devanciers. L’accès à l’information et au savoir, actuellement si large, a fortement facilité cette dernière exigence. 

le roman est une sorte d’hommages aux victimes des foyers de bestialité qui ont, du jour au lendemain, pris racine dans notre pays. 

J-P Abah

Question plus relax : le mbongo est servi, avec lequel des protagonistes de votre roman voudriez-vous le partager.

Pour déguster ce merveilleux plat que sa couleur même ennoblit, je n’inviterais certainement pas ma Noussi avec qui on n’est jamais à l’abri d’un empoisonnement, ni son fils Siteu qui avalerait tout le plat. Finalement, je vois bien la reine Tchouala et ses innocents jumeaux Kamni et Kenne, ou alors la pauvre orpheline Divine.

Avez-vous des retours qui vous indiquent que votre livre a atteint sa cible ? Parmi ceux-ci, lequel vous a le plus marqué ?

Il faut dire que l’œuvre est toute récente et que sa promotion n’a pas commencé. Elle n’est même pas encore disponible au Cameroun ni en Afrique, à la fois à cause de la crise sanitaire et des défaillances dans le réseau de distribution des œuvres de l’esprit dans notre continent. Toutefois, tous ceux qui ont eu l’occasion de lire la dizaine que nous avons reçus ne tarissent pas d’éloges. Un professeur de lettres le décrit par exemple comme « un chef d’œuvre, un abîme de connaissance, de savoir et d’expériences qu’il convient de partager largement ». Et nous attendons une série de lectures critiques qui vont publier leurs ressentis très bientôt. D’ailleurs, je crois savoir que votre blog a mis quelqu’un dessus aussi… 

Tous ceux qui ont eu l’occasion de lire [le livre,ndlr] la dizaine que nous avons reçus ne tarissent pas d’éloges. Un professeur de lettres le décrit par exemple comme « un chef d’œuvre, un abîme de connaissance, de savoir et d’expériences qu’il convient de partager largement »

J-P Abah

Avez-vous des projets littéraires ?

Vous voulez dire à foison ! Bien entendu ! Actuellement je suis bien avancé sur un roman et un essai.

« Pourquoi ?! », le roman est une sorte d’hommages aux victimes des foyers de bestialité qui ont, du jour au lendemain, pris racine dans notre pays. Je veux parler d’un camarade de promotion à l’EMIA, le lieutenant-colonel Kwene Ekwelle fauché par une mine de retour d’une manœuvre victorieuse au Nigéria ; ou encore de Mme Ayafor ignominieusement violée et tuée à Pinyin.

Quant à l’essai, « De la communication comme cheval de Troie du chaos : Cas de la médecine », il s’agit d’une analyse du rôle de la communication dans cette ambiance de défiance généralisée envers un instrument social aussi fondamental que la médecine. La saga du COVID-19 est tombée comme une aubaine pour ce projet.  

D’après vous, que faudrait-il faire pour que la littérature en Afrique ait une meilleure visibilité ?

Il s’agit là d’un – autre – domaine complètement en friche dans notre continent et sur lequel des solutions ont souvent été proposées par des acteurs plus outillés. Partant de ma petite expérience, je peux évoquer le renforcement des maisons d’éditions locales, avec une professionnalisation des différentes étapes de l’édition et une bonne maîtrise de l’infographie et de la qualité d’impression. Un livre produit localement coûterait plus accessible.

Par ailleurs, il est aussi important de ressusciter des prix nationaux et continentaux, organisés et pilotés par des africains libres d’esprit. Cela offrirait une plus grande diversité des thématiques mises en lumière et éviterait des critiques comme celles qui sont faites à l’endroit de notre compatriote Djaïla Amadou. 

Et puis, il faut inciter les citoyens, notamment les jeunes, à la lecture des livres au lieu des fragments d’illuminations fantaisistes qui pleuvent sur les réseaux sociaux.

Actuellement, vous préparez, pour le 1e mai prochain, la première dédicace de « La Fille de Chibok et le royaume maudit ». Pouvez-vous nous en faire le point ?

C’est une première expérience et ce n’est pas facile ! Et quand on y ajoute le contexte sanitaire ! Elle va se dérouler dans la salle des fêtes de l’Hôtel la Falaise de Bonapriso. A ce jour, je puis vous dire que presque tout est prêt : les locaux, les gadgets et les intervenants. A ce sujet, permettez-moi de remercier des grands-frères comme le Dr Bingono Bingono et le journaliste émérite Lazare Etoundi, sans oublier l’artiste Oscar Zue Ella qui ont accepté de nous accompagner.

Comment ne pas annoncer la projection de deux capsules illustratives de quelques-uns des grands thèmes que soulève l’œuvre, une initiative de mon épouse !

Une seule inquiétude persistait : l’arrivée des ouvrages que nous avons commandés de la France. Dieu merci, elle est dissipée !

Votre dernier mot ?

Mon dernier mot s’énonce comme des remerciements au Ministre délégué à la Présidence chargé de la Défense qui m’a accordé toutes les autorisations dans une maison où l’expression est assez réglementée. Par cette attitude circonspecte, il permet qu’en ce domaine des œuvres de l’esprit, se confirme et se renforce aussi le concept d’Armée-Nation cher au Haut-Commandement.

Pour finir j’invite un large public à découvrir toute l’épaisseur de ce roman déroutant et rempli de rebondissements. Puissiez-vous leur dire, vous qui l’avez déjà lu, qu’ils ne seront pas déçus ?

Rendez-vous le 1er mai prochain pour la dédicace.

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