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Bakary…Une vie emprisonnée dans la rue

Difficile de comprendre comment de belles âmes, si petites, sans protection peuvent se retrouver dans la jungle urbaine d’une ville telle que Yaoundé. Il faisait froid, très froid cette nuit-là. Une amie et moi avons décidé de faire les cent pas du côté de l’hôtel de ville de Yaoundé pour profiter de  la tranquillité de l’esplanade. Sur le chemin, nous nous sommes arrêtés à cette grande boulangerie qui est près de l’ancien manège pour prendre des fruits et de quoi manger. Après notre balade nocturne sur le chemin du retour, croquant dans les dernières pommes dans notre sac, nous avons entendu des bruits devant un magasin. En nous retournant, on ne voit rien, le vigile pas très loin n’a pas sourcillé. En regardant de plus près, je vois deux pieds qui ont de la peine à rentrer dans un amas de carton…C’est bien une forme humaine. Je me rapproche.

A la rencontre du petit Bakary

– Bonsoir mon ami ! Tu veux une pomme ?  Tiens, prends-là !

Telle fut ma première phrase en m’asseyant. Mon amie, elle est restée debout pour faire le guet. Se faire agresser à cause de ‘mes bêtises’, elle ne voulait pas. Sans prononcer un mot, le gamin pris le fruit et le dévora jusqu’aux pépins. Son regard parlait pour lui, la faim le tenaillait. Nous lui avons donné tout le contenu de notre sac, du moins ce qu’il en restait. Dix minutes que nous étions là. Moi assis, mon amie aux aguets, le petit mangeant.

– Comment tu t’appelles ?

Babana…hadja*…Merci beaucoup pour la nourriture.

Une voiture est passée et avec les phares, je me rends compte qu’il est tout petit. Je lui donne à tout cassé 14 ans. Les cheveux mal rasés, des guenilles sur le corps que recouvre avec peine des cartons issus des emballages de marchandises surement.

– Je m’appelle « Petit » Bakary. Je n’avais même pas la force de te parler babana, je ne me rappelle même pas la dernière fois que j’ai mangé aussi bien.

– Tu fais quoi ici mon jeune ami ?

– C’est une longue histoire mon tonton.

– Tu veux me la raconter ? Mon amie et moi sommes des curieux et tu ne dois pas être dans le froid à cette heure.

– D’accord tonton ; Tantine vous pouvez vous asseoir sur le carton à côté. On ne va pas vous agresser par ici, peu de piétons passent à cette heure. Vous voulez savoir quoi ?

Comment tu te retrouves ici au lieu d’être à la maison ?

Un enfant de la rue ou un nanga – mboko* comme on appelle trivialement a plusieurs raisons pour se retrouver dans la rue au Cameroun. Sur plusieurs enfants  cas, vous aurez comme motifs les problèmes familiaux, les orphelins, des cas issus de l’exode rural, des jeunes venus de tous les coins du pays par des moyens peu conventionnels pour ‘’chercher la vie ‘’ dans les grandes villes. Moi par exemple, je suis venu du Nord du pays. Ma famille a été tuée lors d’une attaque de la secte Boko haram. J’en avais marre de demander la Zakhaat* aux babana et babatchié* qui nous versaient de la poussière dessus. Un jour je me suis agrippé sur le rebord du train de marchandise qui venait ici chez les gadamayos* et me voici à Yaoundé depuis deux ans. Rien de différent avec mon Nord natal jusqu’à ce jour où ils m’ont arrêté pour me mettre à la prison centrale de Kondengui.

Pour quelles raisons un mineur peut-il être mis en prison au Cameroun ?

Tonton, j’ai 15 ans aujourd’hui. J’ai été en prison pendant quelques mois. La plupart du temps, les jeunes retrouvés dans le quartier de mineurs c’est pour des cas de vols, d’agressions ou awache, rarement vous verrez des cas plus graves que ceux-là. Moi par exemple, j’ai été attrapé dans un supermarché alors que je chipais des biscuits pour manger. On m’a amené au commissariat et après avoir pris mes empreintes et mon nom, ils m’ont mis en cellule. Quelque temps après, j’ai été mis dans une voiture avec certains adultes qui étaient aussi là avec moi. Au tribunal où on avait porté plainte contre moi, on m’a juste parlé avec des termes que je ne comprenais pas. Comme je n’avais aucun parent ni tuteur pour me tenir on m’a juste dit que j’allais faire la prison en attendant mon jugement. C’est ainsi que j’ai fait six mois de prison.

Quel est l’état de la prison pour mineur au Cameroun ?

Tous les mineurs sont dans le quartier 13 de la prison. Les personnes qui y sont souffrent de la surpopulation carcérale comme dans tous les autres quartiers de la prison centrale de Yaoundé. Tonton, en 2017 par exemple, il y avait 72 prévenus, 17 condamnés, 1 appelant, Des cassationnaires au nombre de 7.

En 2017 par exemple, il y avait 72 prévenus, 17 condamnés, 1 appelant, Des cassationnaires au nombre de 7.

Rapport d’activité journalière animateur PPUE – COECAM

Il y a des programmes comme ceux du PPUE (Projet Prison Union Européenne), le Foyer de l’Espérance, qui œuvrent pour la réinsertion des jeunes. Un accompagnement familial  pour la reconstruction des liens familiaux, le développement de l’esprit entrepreneurial. Certains de mes amis connaissent faire des paniers, des bracelets…les mineurs en prison au Cameroun ont parfois une protection et l’assistance judiciaire, les ONG accompagnent l’administration dans l’insertion des mineurs au Centre Socio-éducatif Bilingue. En réalité mon tonton, la prison pour mineur ne revêt pas les mêmes contours que celle pour adulte ; Nous avons la chance ici de pouvoir poursuivre nos études ; Les ainés, des encadreurs externes ou prisonniers ayant des compétences viennent donner des cours et on enregistre constamment des détenus qui réussissent à leur examen. Je dirais que nous ne sommes pas vraiment en prison, mais juste dans un centre où on nous enseigne les bonnes habitudes.

Bien sûr il arrive que l’on reçoive des sévices corporels, mais c’est rare.  Par contre, nous sommes très stigmatisés. Personne ne donne cher de notre peau une fois que nous sommes derrière les barreaux. Comme si j’avais choisi par exemple de voler pour ne pas mourir de faim ce jour-là. Tonton, moi-même j’ai une question pour vous et la tantine qui vous accompagne.

Est-il possible d’avoir une justice plus adaptée au cas des enfants au Cameroun ?

Cette question est très pertinente quand on sait que le nombre de jeunes en prison va de plus en plus crescendo. L’une des mesures à prendre serait de gérer déjà dans un délai réduit les délits des mineurs qui pour la plupart des cas, ne sont pas très graves. Si la procédure judiciaire est allégée, il y aura moins de cas en prison. Plutôt que de détenir un enfant plus de six mois pour le condamner plus tard à une peine et qu’il sorte avec un casier rempli, on peut procéder par des peines plus adaptées. Pour un petit larcin, on peut envoyer des enfants en maison de correction, pour cela il faudrait les mettre sur pied. Pour un peu plus grave, on peut toujours instaurer des punitions par des travaux à intérêt général, un peu comme quand on est puni par le surveillant général au lycée. Bien sûr, je ne dis pas qu’on doit tuer ou voler, que non ! Juste qu’on doit punir en tenant compte des situations de chacun.

Si la procédure judiciaire est allégée, il y aura moins de cas en prison.Pour un petit larcin, on peut envoyer des enfants en maison de correction, pour cela il faudrait les mettre sur pied. Pour un peu plus grave, on peut toujours instaurer des punitions par des travaux à intérêt général

Une personne mineure qui fume de la drogue et est arrêtée pour cela n’a pas sa place en prison, mais bien dans un centre de désintoxication. Des choses qui ne sont pas courantes au Cameroun malheureusement.

Mais, les choses doivent évoluer au plus vite pour un meilleur épanouissement de l’enfant africain et camerounais en particulier. Demain est un autre jour et je passerais te voir avec une couverture mon petit Bakary, tous les enfants méritent le sourire, et tu es un brave enfant !

Bonne lecture, pardon, bonne nuit !

Ceci une infographie issue des données de l’article.

Le WebTrotter

Glossaire:

Babana: Mot de la langue fufuldé au Nord Cameroun signifiant ‘Grand’, ‘Boss’…

hadja: Femme riche (Fufuldé)

nanga – mboko : Enfant de la rue (Langue Ewondo)

Zakhaat: Un don nécessaire qui est impose chez les musulmans envers les indigents.

Babatchié : Personne riche

Gadamayos : habitants de la zone Sud du Cameroun (fufuldé)

Awache : Le fait d’arracher des objets aux gens dans la rue, agression.

5 Comments

  1. « Tous les enfants méritent le sourire . » C’est tellement vrai. Peut être plus de centres de réinsertion avec formation professionnelle pour aider ces jeunes qui n’ont pas toujours eu le choix.

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